Manu Jorquera
AU BORD DU CONTINENT
Manu Jorquera explore la mémoire, l’identité, les imaginaires de la culture populaire latino-américaine.
20 districts: Ton travail est très ancré dans ta culture. Quelles sont tes influences ?
Manu Jorquera: Oui, mon travail est profondément enraciné dans la culture populaire latino-américaine et dans la mémoire collective. Je puise mon inspiration dans les gestes du quotidien, la musique bohème, le folklore, l’art urbain et les traditions qui m’entourent, avec une attention particulière portée à la cueca de la région centrale du Chili. Cette expression culturelle occupe une place essentielle dans mon univers, non seulement pour sa force esthétique, mais aussi pour la manière dont ses symboles se transmettent, se transforment et continuent d’habiter les imaginaires à travers les générations.
Mon œuvre entretient également un dialogue constant avec l’autre extrémité du cône sud. Je garde en mémoire une conversation avec mon ami, le journaliste Fernando Garrido, qui me dit un jour, alors que nous regardions l’océan : « Te rends-tu compte que nous sommes au bord de notre continent ? » Cette phrase a agi sur moi comme une révélation. Elle est devenue une image à la fois poétique et politique de notre condition sud-américaine, de cette appartenance à un territoire situé à la marge du monde mais riche d’une histoire, d’une mémoire et d’une identité singulières.
Depuis de nombreuses années, mes liens personnels m’amènent à séjourner régulièrement à Buenos Aires. J’y ai trouvé une source inépuisable d’inspiration : sa littérature, sa vie culturelle, sa sensibilité urbaine. Le tango, les musiques portuaires, la musique créole péruvienne, la poésie et l’héritage de certains écrivains et peintres latino-américains constituent pour moi un territoire d’exploration permanent. Je redécouvre actuellement l’œuvre de Gabriela Mistral et me replonge dans les écrits d’Enrique Symns, dont le regard incisif sur la société continue de m’interroger.
Dans cette constellation de références, le cinéma d’Adolfo Aristarain occupe une place particulière. Ses films, traversés par les thèmes de l’exil, de la mémoire et de l’appartenance, résonnent profondément avec mes propres questionnements. Les textes d’Indio Solari ont également accompagné mon parcours. Figure majeure de la culture argentine contemporaine, il a contribué à façonner l’imaginaire de toute une génération. Son héritage demeure vivant dans ma manière de penser les rapports entre culture populaire, mémoire et identité.
J’écoute les musiques traditionnelles, je regarde le cinéma argentin, je collecte ces fragments de vie qui composent le paysage sensible de l’Amérique latine. Cet ensemble de sons, d’images et de récits nourrit mon imaginaire et constitue le moteur de ma pratique artistique. À travers la peinture, je cherche à faire émerger cette identité complexe, métissée et mouvante, et à lui offrir un espace de dialogue sur la toile.
Tu présentes la peinture « Vase » à la galerie 20districts. Peux-tu nous parler de cette œuvre ?
Je l’ai peinte à un moment où je ressentais le besoin de revenir à l’essentiel. Le vase est un objet simple, universel et silencieux, mais il porte en lui une infinité de significations. Cette peinture a été pour moi une forme d’exercice, presque un retour aux origines : réapprendre à regarder, à construire une image et à peindre avec une certaine humilité. Derrière son apparente simplicité, le vase devient un prétexte pour explorer la mémoire, la présence et l’interprétation.
« Vase » a été réalisée lors de ton premier séjour en Europe. La distance avec le Chili a-t-elle transformé votre regard sur votre propre identité culturelle ?
Oui, sans aucun doute. Ce fut probablement la première fois que j’ai pris pleinement conscience de mon appartenance à un territoire culturel. Voyager en Amérique latine procure toujours un sentiment de familiarité ; malgré les différences, nous partageons des références, des rythmes et une sensibilité commune. En quittant le continent, j’ai éprouvé pour la première fois une véritable distance. Cette expérience m’a permis de regarder ma culture avec davantage de recul et d’en mesurer toute la singularité.
Il y a quelque chose de très instinctif, mais aussi très équilibré, harmonieux dans ton usage de la couleur. Quelle place occupent l’émotion et l’intuition dans votre processus créatif ?
J’aime que l’œuvre paraisse libre et spontanée, alors qu’elle repose en réalité sur une construction très consciente. Cela ressemble un peu au jazz : une impression d’improvisation soutenue par une profonde maîtrise.
J’aimerais que ma peinture soit une invitation au voyage. Qu’elle permette au public européen de découvrir une culture intense, intuitive et profondément vivante. Si mes œuvres peuvent éveiller la curiosité, créer des passerelles entre des sensibilités différentes et ouvrir un espace de dialogue autour de l’identité, de la mémoire et des imaginaires populaires, alors elles auront trouvé leur place.