L’art rituel de Jules Carlito Beurrier-Loncan
20districts : Jules, tu n’as que 22 ans mais tu as déjà un univers artistique très construit. D’où te vient cette liberté et aussi cette conviction ?
Jules Carlito Beurrier-Loncan : Je viens d’une famille de comédiens et musiciens de rue, qui, je pense, m’a transmis une vraie liberté dans la création. J’ai assez tôt pris conscience qu’un espace de liberté existait et qu’il était essentiel pour moi. Je n’ai pas douté. J’ai commencé par la musique et la littérature, mais l’art plastique s’est vite imposé à moi car il permettait une certaine transversalité. J’ai trouvé ce dont j’avais besoin et j’ai arrêté de me poser des questions…
20districts : Comment parviens-tu à articuler tes différentes pratiques artistiques ?
Jules : J’aime avant tout la transversalité. J’aime créer des environnements immersifs qui feraient cohabiter différentes disciplines qui, pour moi, ne forment qu’une seule entité. Mais tout part de la musique du rythme, cela vient de mes origines guadeloupéennes et brésiliennes.
20districts : Justement la notion de soin, de spiritualité, de rituel est très présente dans tes oeuvres, notamment à travers des références au vaudou guadeloupéen…
Jules : Dans mon travail, les formes renvoient à des pratiques spirituelles, notamment celles du vaudou guadeloupéen, où la forme n’est jamais décorative : elle agit, elle protège, elle transmet. Une forme peut porter une mémoire, un rythme, une énergie. Les formes sont des espaces de réparation.
Elles accueillent ce qui a été fragmenté, abîmé ou rendu invisible. Travailler une forme, la répéter, la transformer, la faire circuler entre différents supports, c’est déjà un geste de soin : on ne cherche pas à fixer, mais à accompagner une transformation. Le soin n’est pas là pour refermer, il est là pour permettre à quelque chose de continuer à vivre autrement. Je pense aussi le soin comme un geste décolonial. Donner forme à des héritages multiples, les faire dialoguer sans hiérarchie, c’est réparer des récits fragmentés par l’histoire. La pensée de Gerty Dambury m’a beaucoup marquée à cet endroit-là : elle m’a appris que créer, c’est aussi prendre soin des imaginaires, leur redonner de la complexité et de la dignité.
Les textures, le noir et blanc, le rythme visuel ou sonore participent aussi de ce soin. Ils permettent une expérience directe, presque physique. Le noir et blanc, par exemple, enlève l’excès, va à l’essentiel, et crée un espace de respiration émotionnelle. Le rythme, nourri par les musiques traditionnelles ou le jazz, agit comme une pulsation vitale : il remet le corps et la perception en mouvement.
J’ai un rapport instinctif au geste qui me vient de là. Je ressens d’abord, puis je cherche la forme juste. Ce passage du sensible à la forme est en lui-même un processus de soin : transformer ce qui traverse le corps, émotions, tensions, mémoires, en une forme partageable, capable d’entrer en relation avec les autres.